Le Monde : Intellectuels français: coup de barre à droite? - 20/11/02


• LE MONDE DES LIVRES | 14.11.02 | 18h11 Intellectuels français et "coup de barre" à droite Procès de Mai 68, de la société métissée, de l'islam... Dans une enquête-pamphlet, Daniel Lindenberg tente de repérer ce qui constitue la nouvelle idéologie réactionnaire. LE RAPPEL À L'ORDRE Enquête sur les nouveaux réactionnaires de Daniel Lindenberg. Seuil, "La République des idées", 96 p., 10,5 €. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, un certain nombre d'intellectuels libéraux américains se sont mis à penser et à dire qu'on était peut-être allé un peu loin en matière de tolérance et de multiculturalisme. Même climat de recomposition en France mais dans le sens inverse, avec ce petit ouvrage de Daniel Lindenberg, conseiller de la direction d'Esprit publié dans le cadre de "la République des idées", un groupe animé par l'historien Pierre Rosanvallon. Ici ce sont les contempteurs de naguère de la "vigilance rétrospective" ou des "nouvelles radicalités" qui se mettent à trouver qu'on en a trop fait avec le procès des valeurs de la gauche intellectuelle... L'enquête-pamphlet de Daniel Lindenberg entend repérer une dérive réactionnaire propre à un certain nombre d'intellectuels et d'écrivains français. Si la critique de Michel Houellebecq et de Maurice G. Dantec – cibles prévisibles – occupe la majeure partie du livre (et deux portraits en fin de parcours), d'autres évocations de personnalités de la gauche antitotalitaire ou de tenants de l'héritage aronien sont, de façon plus inattendue, rattachées à ce nouvel esprit du temps. PESSIMISME CULTUREL Pour Daniel Lindenberg, à l'euphorie de la fin de la guerre froide aurait désormais succédé une atmosphère envahissante de pessimisme culturel."Les fondements de la société ouverte"seraient attaqués tandis que sous la démolition esthétisante et les foucades perceraient de "nouvelles idéologies de combat". Il s'agit de comprendre "comment de bons esprits ont pu passer, en moins d'une génération, du marxisme doctrinaire au culte de la souveraineté et des idiosyncrasies nationales, de la contre-culture des années 1960 et 1970 à la nostalgie des humanités, du franco-judaïsme universaliste à la défense inconditionnelle d'Ariel Sharon, de la lecture de Tocqueville à celle de Carl Schmitt" (le philosophe du droit allemand gravement compromis avec le nazisme). Une telle évolution est étudiée au travers de la levée de "tabous"objet de dénonciation récurrente par les "nouveaux réactionnaires" qui, pour l'heure, forment plutôt une constellation d'antipathies ou de connivences communes qu'un corps de doctrine. Procès de Mai 68, de la société métissée mais aussi de l'islam. Daniel Lindenberg va, à ce propos, jusqu'à suggérer que la réalité du retour de l'antisémitisme resterait à démontrer, tant elle sert de caution au passage à droite de quelques intellectuels juifs (When jews turn right) – où l'on retrouve un phénomène commun à la France et aux Etats-Unis. Les noms propres sont lancés à jet continu, profusion d'où émergent les figures de quelques intellectuels dont les trajectoires sont considérées comme symptomatiques de la mutation en cours : comme celles d'Alain Finkielkraut, de Shmuel Trigano ou de Pierre-André Taguieff. Si l'auteur est convaincant quand il pointe une sensibilité nouvelle plutôt qu'une "nouvelle pensée réactionnaire" sur le mode structuré qui fut celui de la nouvelle droite, il l'est moins quand il passe aux hypothèses. Par exemple celle d'un éventuel retour du catholicisme de combat – celui qui fut l'apanage d'un Léon Bloy ou d'un Georges Bernanos – à partir du seul cas du spécialiste de Raymond Aron, Pierre Manent. Etablir en outre des relations de voisinage entre un cri de détestation et de provocation poussé par Michel Houellebecq contre la gauche intellectuelle ("Jacques Prévert est un con") et la patiente critique d'une démocratie des droits de l'homme qui reste quand même l'horizon d'une philosophie comme celle de Marcel Gauchet, n'ajoute-t-il pas à la perte de repère dénoncée ? Ici le confusionnisme remplace une enquête encore à compléter. Nicolas Weill • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.11.02

 

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