L'opinion indépendante : Nouveaux réacs? - 19/11/02 - Christian Authier


Christian Authier Nouveaux réacs ? Les "réacs" seraient de retour. Autour d'un petit livre dressant la liste de penseurs et d'écrivains suspectés de fomenter un grand complot réactionnaire, le débat médiatique s'agite. Y a-t-il un péril réac ? Cela aurait pu rester une tempête dans un verre d'eau, mais les médias sont friands de ces polémiques où sifflent noms d'oiseaux et mises en cause personnelle. Ainsi, un petit livre - plus exactement une plaquette - signé par un obscur universitaire fait l'objet depuis quelques jours de dossiers, débats et réponses enflammées à la une des magazines et des quotidiens les plus sérieux. La thèse est simple. Il soufflerait en France, dans le paysage intellectuel et littéraire, un vent mauvais jugé réactionnaire. Qui sont ces mauvais génies ? Des penseurs ou des écrivains tels Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Michel Houellebecq, Marc-Edouard Nabe, Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa ou Philippe Muray.
Il est interdit de dire
De quoi sont-ils jugés coupables ? De ne guère priser l'Islam et en particulier ses dérivés intégristes. De déplorer la destruction de l'école et l'enseignement général de l'ignorance. De ne pas s'agenouiller tous les matins devant les commandements soixante-huitards (tu n'interdiras point, tu jouiras sans entraves…). De ne pas réciter le catéchisme droit-de-l'hommiste (qui est aux droits de l'homme, ce que BHL est à la philosophie : une caricature). De ne pas abdiquer face à la vulgarité, la violence et la médiocrité d'une époque si fière d'elle. Bref, de porter un jugement tour à tour critique, inquiet, ironique, voire carrément féroce sur un monde livré à la fois au cynisme du marché et à la bêtise des idéologues du temps présent. Voilà pour ce qui les rassemble. Mais ce qui sépare quelques-uns des accusés est au moins aussi important. Quel point commun entre Nabe, radicalement antisioniste et antiaméricain, et Finkielkraut ferraillant contre la diabolisation d'Israël ? Entre Maurice G. Dantec, écrivain à la pensée confuse (il avoue écrire sous l'effet de psychotropes) farouche partisan de l'Otan et de Bush, et Taguieff, intellectuel rigoureux peu enthousiasmé par les "guerres humanitaires" type Kosovo ? Sous la catégorie très large des "nouveaux réactionnaires", on trouve donc une liste noire aussi panachée qu'un inventaire à la Prévert. Tous les individus visés partagent en effet une capacité de "réaction", mais il semble difficile d'en tirer un portrait de groupe convaincant. En fait, l'auteur de cet opuscule ne fait que reprendre le thème d'un article publié récemment par Le Monde Diplomatique qui épinglait déjà des "nouveaux réactionnaires" (mais pas vraiment les mêmes !). On est habitué depuis longtemps à ce type de procès. C'est la vieille phrase de Sartre - "Tout anticommuniste est un chien" - remise régulièrement au goût du jour. Mais, à défaut de nous éclairer sur le paysage intellectuel hexagonal, cette polémique trahit le désarroi de ses instigateurs. Et en cela elle est intéressante.
Table rase L '" homo gauchistus" perd son sang froid. Telle est peut-être la seule leçon à tirer du faux débat actuel. Qu'il soit "intello de gauche", ancien soixante-huitard, bien-pensant encarté gauche plurielle, trotskiste énervé, écolo sympa, lecteur de Libé ou électeur de Delanoë : "l'homme de gauche" sent bien que quelque chose lui a échappé. Pas seulement les dernières élections présidentielles et législatives. Non, quelque chose de plus profond. La réalité ne correspond plus à ses clichés. Chaque jour, la propagande assénée se lézarde. Ces dernières années, les chantres du "progrès" et du mouvement nous avaient vanté les mérites d'une France sympa, conquérante (dont Messier et Michel Bon étaient les héros économiques), "black-blanc-beur", tolérante, où l'insécurité était un fantasme de beaufs. Ils avaient esquissé avec l'ère jospinienne (et ses prodigieuses conquêtes : 35 heures, techno parade, pacs, allongement du congé paternité et allègement de la fiscalité sur les stock-options…) leur idée du paradis terrestre. Grâce au téléphone mobile, aux start-up, à la trottinette, la rave party et à Internet, nous entrions dans le meilleur des mondes. Pendant ce temps, les classes populaires souffraient, l'insécurité explosait, la loi républicaine reculait sous le poids des gangs dans les banlieues comme en Corse, un nouvel antisémitisme surgissait, l'extrême droite accédait au deuxième tour de la présidentielle… L'intérêt général ? Le bien commun ? Oubliés. Les bien-pensants des beaux quartiers et les cailleras des banlieues avaient scellé un pacte inconscient au nom d'un individualisme déchaîné. Les élites et les médias nous avaient expliqué qu'Haïder ou Milosevic menaçaient la paix mondiale. Pendant ce temps, Ben Laden et ses sbires préparaient leur croisade. Aujourd'hui, les "modernes" ont pris un coup de vieux. Ils ont méprisé le peuple et la réalité, ces derniers leur ont bien rendu. Ils n'ont rien vu venir. Ils ont ridiculisé l'autorité, mis à bas les valeurs de transmission, d'humilité, de respect, de civilité… Et maintenant ? On voudrait nous amuser et nous abuser avec la grande peur du réac. Il s'agit évidemment d'un rideau de fumée visant à éliminer tout débat sur la responsabilité de la génération de 68. On déclenche une chasse aux sorcières au nom de la démocratie en péril, ce qui ne manque pas de sel quand les épurateurs de 2002 ont biberonné pendant des années aux mamelles du léninisme, du trotskisme ou du maoïsme (tel l'auteur du bouquin sur les nouveaux réacs) avant de se reconvertir - leurs vieux jours arrivant - aux bienfaits du capitalisme. Tenter de faire le procès de quelques intellectuels ou écrivains jugés "réacs" ne sauvera pas les ex-soixante-huitards qui tiennent le pouvoir médiatique (tels Plenel et July, respectivement directeurs du Monde et de Libé) du ridicule. Les roitelets sont nus et leur magistère inutile. Ces anciens combattants de barricades se sont érigé des monuments de pacotille et s'étonnent qu'on les moque. Il y a aussi sans doute dans cette crispation, ce terrorisme intellectuel et cette campagne d'intimidation une angoisse existentielle. Les élites soixante-huitardes se rendent compte, à l'aube de leur vieillesse, qu'elles n'auront laissé aux générations nées après le divin mois de mai - outre le champ de ruines dont elles refusent la paternité - que quelques slogans, deux ou trois bouquins illisibles de Bourdieu, un poster du Che ou encore la nostalgie d'idéologies mortifères. C'est vexant. Cours camarade, le vieux monde est derrière toi…
Christian Authier (L'Opinion indépendante 19/11/2002)

 

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