Les Inrocks : Extension du domaine de la flûte - 13 août 2000


Interview Michel Houellebecq Extension du domaine de la flûte Michel Houellebecq, romancier français contemporain majeur, sort un disque : cocasse. Pourtant, loin du caprice ou du disque people, Présence humaine révèle une authentique présence derrière le micro, une voix admirablement mise en scène par des musiques possédées. Normal de la part de l’auteur des Particules élémentaires, qui affirme qu’un disque est aussi capital qu’un livre et beaucoup plus sérieux que le cinéma. Premier entretien en rock-star. Frank Zappa disait “Un rock-critic, c’est un type qui ne sait pas écrire interviewant un type qui ne sait pas parler pour des lecteurs qui ne savent pas lire.” C’est très faux, surtout en France, où il y a toujours eu une écriture sur le rock. De la même façon qu’on a compilé les textes de Lester Bangs, il y aurait un livre à faire en assemblant quelques textes écrits par des critiques rock français. Adolescent, je ne ratais pas Rock & Folk. Je ne l’achetais pas pour découper les photos, je n’en ai jamais punaisé une sur les murs de ma chambre, mais par contre, je lisais tout. Dans ces pages se créait une mythologie, notamment autour de personnages comme Syd Barrett. Moi, je ne connaissais de lui que le premier album de Pink Floyd, mais j’ai vécu en direct la construction de son personnage. D’ailleurs, je n’ai jamais eu besoin d’écouter ses disques, la légende suffisait. Et puis, il y avait des journalistes comme Yves Adrien, capables de me fasciner avec un mouvement qu’ils avaient sans doute inventé, en liant Kraftwerk et Devo… Ces articles étaient souvent plus riches et fascinants que les disques dont ils parlaient. Une des choses qui me passionnaient dans Rock & Folk, c’était le courrier des lecteurs. Et bizarrement, je n’ai jamais envisagé d’envoyer un jour une lettre, ça me paraissait trop loin, trop haut, réservé aux Parisiens – en tout cas interdit à un type comme moi. Aujourd’hui, bizarrement, avec la sortie de mon disque, je sens que je vais me réintéresser à l’actualité musicale. Ce qui me fatigue, c’est qu’il y a trop de genres. Dans Rock & Folk, je ne suis pas perdu, mais dans Nova mag, je n’arrive même pas à comprendre les étiquettes. Quels ont été tes premiers concerts ? J’allais très souvent aux concerts. Je me souviens d’être allé rendre visite un jour à un copain qui vivait à la résidence universitaire du xive arrondissement, à Paris. Ce soir-là, un petit groupe jouait et il m’avait vraiment impressionné par sa volonté, son énergie, même face à une salle vide : c’était Téléphone. Sinon, mes grands souvenirs sont liés à Neil Young, notamment un concert au Palais des Sports. Il y a aussi eu Genesis comme souvenir affreux de frustration, à l’époque de The Lamb lies down on Broadway, avec un éclairage incroyable et des projections dont je n’ai rien vu, tellement j’étais mal placé (rires)… Comme je n’habitais pas à Paris, il fallait que je trouve d’autres gens intéressés, il fallait un consensus. Le public de rock, ça ne fait pas un peu assemblée de gens seuls, de losers ? C’est vrai qu’il y a un côté loser. Je n’ai par exemple jamais rencontré personne à un concert. Mais d’un autre côté, j’imagine très mal une assemblée de winners (rires)… Quand je vais à un festival comme La Route du Rock à Saint-Malo, je me sens plus chez moi que dans un festival de cinéma – voire de littérature. Les gamins viennent me parler, ils me posent plein de questions sur mes projets, mes désirs pour l’avenir et, en même temps, ils ne recherchent pas du tout de conseils, ne me prennent pas pour un gourou. Danses-tu dans les concerts ? La musique de danse, j’ai avec elle un mauvais rapport, comme la plupart des hommes. Ça fait chier les mecs, de danser. Mon rapport ancien à la musique de danse, c’est que j’attends avec impatience les slows. Le reste m’ennuie. Aujourd’hui, je n’essaie même plus, c’est une activité incompréhensible. La techno, la house, ça ne m’intéresse pas du tout et pourtant, je sens que quelque chose est en train de sortir de tout ça. C’est comme le rock : ses dix premières années, les fifties, c’est affreux. C’est ensuite que ça devient bien, quand d’autres choses entrent en compte. La représentation du sexe, dans le rock, est assez curieuse. Soit le sexe est évacué, soit il est outré, comme chez Marilyn Manson. Ce qui me fait peur, dans des groupes comme ça, ce n’est pas le sexe, c’est le côté sadomaso. La soul, c’était quand même autrement plus sexe. Moi, je n’essaie pas de faire des trucs érotiques – loin de là. Mais la donne a changé par rapport à il y a vingt ans : le rock n’est plus ce qu’il y a de plus sexe. On regarde beaucoup de clips gentiment sexy mais, à côté de ça, il y a désormais des chaînes pornos. La musique n’est plus le véhicule sexuel principal, comme c’était le cas quand j’étais adolescent. Une rave a un but moins immédiatement sexuel qu’une boum. Des chansons, comme I’m not in love de Ten CC ou même avant Only you, étaient faites pour le rapprochement sexuel et jouaient parfaitement leur rôle. Le dernier qui ait fonctionné, pour moi, c’est Wind of change de Scorpions. Dans l’adaptation cinéma d’Extension du domaine de la lutte, il fallait choisir un slow et j’ai tranché : ça sera I’m not in love, qui reste le monument. Pourtant, il y a de la concurrence, avec des chansons comme Everybody’s got to learn sometimes des Korgis. Le slow, c’est un très beau genre. Malheureusement, la structure qui permettait de passer des slows a disparu et du coup, les gens n’en font plus : il n’y a plus de débouchés. Où écoutes-tu de la musique aujourd’hui ? Ma femme vient d’acheter une voiture et ma seule exigence, c’était qu’elle possède un lecteur de compact-discs. Je découvre une autre façon d’écouter de la musique, notamment sur l’auto- route, c’est génial. Tout va bien sur l’autoroute… A part conduire une voiture, il n’y a rien que j’arrive à faire en écoutant de la musique. Je peux facilement allumer la télé et ne pas la regarder, la laisser en fond sonore, mais je ne peux pas faire ça avec de la musique. J’ai trop de respect pour elle. La télé, c’est un aquarium pour moi. Par contre, j’écoute souvent de la musique en ne faisant absolument rien. Dans les moyens de transport, notamment. Je viens de découvrir ça, je me suis acheté mon premier walkman. Pour les nouveautés, j’obéis à ce qu’on me dit d’acheter. Dès qu’on insiste beaucoup, j’achète le disque. C’est comme ça que j’ai acheté l’album de Bugge Wesseltoft, il paraît que c’est du jazz, mais ça n’y ressemble pas. C’est un Allemand qui joue du piano, très bien, très triste. C’est du jazz comme moi je fais du rock (rires)… Mais je ne suis pas un gros consommateur : je suis capable d’écouter le même disque pendant longtemps, je n’en achète qu’un à la fois. Je réponds surtout au bouche à oreille, c’est rare que les médias jouent : la dernière fois que ça m’est arrivé, j’ai acheté une compilation de dream-music qui avait obtenu un prix sur M6. Ça m’a bien plu. Je regarde beaucoup les clips. Tiens, d’ailleurs, je vais sûrement acheter un disque des Cranberries, un de leurs clips m’a beaucoup plu. Tu as écrit “Les rocks-stars, beaucoup plus riches que les pdg, n’en conservaient pas moins une image de rebelles.” Le rock t’a-t-il, à une époque, pris pour un con ? Ce n’est pas la faute du rock, c’est la société en général qui a créé des images absurdes. Ce n’est même pas de leur faute, aux groupes, d’être ainsi vendus comme des rebelles. Je n’ai même pas eu de dégoût contre le rock ou les participants au rock. Quand j’ai écrit ça, j’avais déjà été plusieurs fois moi-même catalogué “nouvelle génération”… Je ressens bien le côté faux de ce genre de système qui vend de la révolte. Cette phrase, c’est une manière brutale, très objective de constater un état de fait… Ça marche de la même façon pour les rappeurs que ça a marché pour les rockeurs : on ne voit pas comment il pourrait en être autrement. Pour échapper à cette fatalité, on ne peut qu’opposer un refus obstiné d’avoir une image, comme Neil Young. Lui, il a eu la chance d’avoir toujours eu un public dense, mais de fans. Si bien qu’il n’a pas été précipité au sommet, ça s’est bâti sur des bases saines. C’est aussi une question de chance, beaucoup de gens n’ont rien contrôlé. Kurt Cobain est le dernier en date. Il a été innocent de la suite des événements. Un des traits forts de tes livres est de donner une représentation à des gens, des destins ordinaires généralement ignorés par la littérature, mais pas par le rock – de Morrissey à Kurt Cobain. Ce n’est pas facile, en littérature, de faire un personnage intéressant avec quelqu’un qui ne l’est pas du tout, de manier l’ordinaire. Moi, je trouve que j’y arrive bien, c’est même la seule chose exceptionnelle dans mes livres. Sur des textes courts, dans le rock, des moments de vie ordinaire peuvent très bien passer. Par exemple, j’ai toujours beaucoup aimé les paroles de She’s leaving home des Beatles : l’histoire d’une fille qui quitte une famille ordinaire anglaise. Le rock a toujours fait ça très bien, ces petites chroniques. La littérature a changé, mais pendant des années, elle a eu du mal à raconter les vies de base, dans leur aspect social, avec les petits faits, les incidents… Pendant longtemps, le polar a monopolisé le réalisme social, mais limité aux gens qui peuvent apparaître dans ce genre de livres. Dans la littérature, il y a eu une polarisation excessive sur l’écriture, le style au détriment du contenu. Cette impression de définitif, de concision qu’autorise la chanson, je ne la retrouve que dans les poèmes. Cette espèce de “je” universel qui voit le monde… Tu as récemment rencontré Bret Easton Ellis, chez qui le rock est un vrai personnage, régulièrement cité. Dans tes propres livres, curieusement, il est souvent absent. Ça tient au fait que j’ai choisi des personnages plus moyens, qui vivent dans un milieu très éloigné de la mode. J’aime beaucoup Bret Easton Ellis, mais il signale toujours, dans ses livres, ce que les gens portent. Moi, je n’ai pas du tout ça dans le regard. Iggy Pop disait qu’il mourait d’impatience de te lire. (Surpris)… C’est très inquiétant, ça me fait peur plutôt qu’autre chose… Iggy Pop, je le connais quand même depuis que j’ai 15 ans, j’ai trop peur de le décevoir. J’ai très bien marché aux mythes forts du rock, je ne me vois pas discuter avec Iggy Pop ou Lou Reed. J’imagine bien qu’Iggy Pop existe en vrai, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il est réel. Leonard Cohen, je suis allé le voir en concert, je sais qu’il existe, mais je ne m’y fais pas. Françoise Hardy m’a interviewé pour un magazine d’astrologie et j’ai du mal à réaliser pleinement que je la connais. Ça n’a rien à voir avec le niveau de célébrité, bizarrement. C’est plutôt une question de lien à ma propre enfance ou adolescence. Par exemple, je n’aurais aucune difficulté à rencontrer William Sheller : c’est très bien, mais ce n’est pas un mythe pour moi, j’avais 30 ans quand je me suis mis à l’écouter. Comment situes-tu les disques et les livres hiérarchiquement ? Un disque, ce n’est pas dérisoire du tout. J’ai toujours lu et écouté des disques : à 15 ans, je me passionnais autant pour Jimi Hendrix que pour Dostoïevski. Il n’y a pas de différence, toujours pas de hiérarchie. Un livre n’est pas une chose plus sérieuse, un disque ne se démode pas. C’est plus délicat pour le cinéma : là, oui, je trouve que la littérature, c’est quand même plus sérieux. 2001 : l’odyssée de l’espace, je trouve que ça a mal vieilli. Je n’ai jamais ressenti une telle déception par rapport à un disque. Qui a été l’initiateur de ton album, Présence humaine ? Bertrand Burgalat m’a envoyé des bouts de musique, qui m’ont fait penser à des poèmes existants. Très peu de textes ont été écrits spécialement pour cet album. Je n’ai jamais eu le moindre doute sur ma capacité à écrire des paroles mais les interpréter, ça me paraissait plus bizarre. A tout moment, si Bertrand m’avait dit qu’il avait trouvé un interprète sûrement génial, je me serais retiré avec enthousiasme. Mais je n’ai jamais vraiment eu peur de faire un disque people, sans doute parce que ce n’était pas ma première tentative. J’avais déjà enregistré un disque pour France Culture, une lecture accompagnée d’improvisations de guitares, sans essayer de faire des chansons, des objets finis. Et puis, mes paroles ont déjà été adaptées et chantées par un groupe de Lyon, Clark Nova, auquel j’ai donné l’autorisation d’utiliser mes textes. J’ai toujours aimé faire des lectures et les accompagner de musique, des performances poético-musicales. Ce n’est pas une idée très nouvelle, les écrivains de la Beat Generation le faisaient déjà avec le jazz. Ça m’a aidé à accepter l’idée de Présence humaine. Au départ, deux chansons de cet album étaient chantées. Pourquoi les avoir retirées ? Je ne peux pas chanter grand-chose. Il y a eu un désaccord entre Bertrand Burgalat et l’arrangeur-compositeur Jean-Claude Vannier. Moi, je les aimais bien ces deux chansons, elles m’avaient demandé beaucoup d’efforts. Même si ce n’est pas très important que je chante. Je peux réserver ça à la voiture. Il y a en fait très peu de mélodies que je peux chanter. Fais-tu un complexe de ne pas être plus musical ? Oui, quand même. J’aurais préféré m’exprimer plus clairement sur les raisons pour lesquelles j’aimais ou non ce qu’on me présentait. Musicalement, je ne peux pas apporter grand-chose, je me contentais de grogner, d’approbation ou de désapprobation (rires)… Mes seules idées claires, c’est pour la pochette, où je me suis battu pour éviter la publication d’un projet que je détestais. Je surveille les couvertures de mes livres avec le même soin. J’aime bien, d’ailleurs, le truc un peu psychédélique qu’ont fait les Anglais pour l’adaptation d’Extension du domaine de la lutte, rebaptisé Whatever – et plutôt mal traduit. En studio, es-tu juste venu poser ta voix ou t’es-tu impliqué ? Pour les sept premiers morceaux de l’album, j’étais là tout le temps. C’était la première fois que je travaillais de manière collective, ça s’est plutôt bien passé. Bizarrement, j’ai admis cette démocratie. Enfin, démocratie… Il y a toujours un moment de décision (sourire)… Mais il faut bien laisser les gens avoir des idées. Jouer tous en même temps, c’était beaucoup moins inhibant pour moi. Les quelques morceaux où la musique avait déjà été composée et enregistrée dans son coin par Bertrand m’ont posé beaucoup plus de problèmes. Ma grosse inquiétude, c’est de savoir si ma voix va. C’est le point douteux de l’affaire. Si quelqu’un me dit “Vos textes sont mauvais”, je peux répondre “Ça va pas, ils sont excellents.” Mais si on me dit “Non, votre voix, ça va pas”, je répondrai “Oui, vous avez peut-être raison.” Pourtant, au bout d’un moment, en studio, je me suis habitué à m’entendre. Quel genre de plaisir te procure le fait de monter sur scène ? Je ne sais pas si le mot “plaisir” est adapté… Je n’arrive pas à m’habituer au fait que sur une scène de concert rock, on n’entend absolument rien. C’est assez perturbant. Je ne m’imagine pas parler au public, je suis en fait plutôt plus inhibé que lorsque j’ai commencé à faire des lectures de poésie. Sans doute parce que je suis plus connu – c’est rassurant de savoir que personne ne va vous écouter. Par contre, désormais, on vient pour moi. Si je n’avais pas de groupe, j’aurais vraiment du mal à monter. Mais le groupe me donne une sensation de responsabilité qui fait que j’y arrive. Toi et Burgalat, dans vos milieux respectifs, êtes en France des parias, des mavericks. Cela vous a-t-il rapprochés ? Je ne pourrais pas prétendre ça. Je sais bien que je participe d’une espèce de nouvel establishment en littérature. Je n’y peux rien mais je ne me sens pas un paria. Je n’ai pas le droit de me plaindre, j’ai été bien accueilli. Je ne peux pas honnêtement me plaindre d’être populaire, je l’ai après tout recherché. Je peux juste en être dérangé. Si les gens attendent quelque chose de moi, je ne peux que les décevoir. Il faut combattre cette pensée par une espèce d’hygiène mentale : penser que l’on va mourir est une bonne solution. Je pense donc que je suis en train d’écrire mon dernier livre, ce qui évite de penser que j’ai des responsabilités. Aujourd’hui, tu gagnes beaucoup d’argent en étant ce type inadapté qui, pour les mêmes raisons, se faisait tabasser au pensionnat il y a vingt ans. Comment ressens-tu cette ironie ? Je dois avoir eu de la chance. Si je pense froidement à la chose, ce qui est bizarre, c’est qu’on me paie, et non pas qu’on m’ait tabassé. Ça, je le méritais. C’est un miracle curieux qu’on me donne de l’argent. La situation normale me paraît d’être exclu. J’ai l’impression de bénéficier d’une espèce de grâce. Il y a un sentiment analogue à celui qu’on a dans un rêve, quand on traverse des passages dangereux et qu’on ne tombe pas. Mais je n’ai jamais rien fait pour arranger les choses : j’avais une attitude prudente, légèrement défiante par rapport aux êtres humains en général. Je ne me posais même pas les questions en termes de justice ou d’injustice. On se contente de filer doux, de ne pas se faire remarquer. Comment as-tu pris conscience de ta différence ? Je l’ai toujours ressentie. Tout gamin, j’avais déjà tendance à parler tout seul. Dès le début, à l’école, je me suis isolé. Ce n’était pas forcément désagréable, je ne veux pas présenter ça sous un jour dramatique. C’est à la puberté que ça devient grave. Car là, le désir de rapprochement devient fort. Mais, enfant, on peut facilement vivre en autarcie. Plein d’enfants vivent dans une bulle autonome, sans que ce soit douloureux. Mais, à l’adolescence, il est trop tard pour en sortir. Moi, je n’ai pas essayé car j’étais persuadé que je n’y arriverais pas. Il y a eu des tentatives, mais je ne peux pas dire que j’ai manifesté la plus grande bonne volonté à l’égard des autres, que ce sont les autres qui m’ont rejeté. Sur le moment, à 13 ans, j’étais complètement à côté de la plaque, partout. Ce n’est que bien plus tard, à 16 ans, que j’ai vu tout ça à travers le romantisme beautiful loser. Ça se manifestait de quelle manière, cette façon “d’être à côté de la plaque” ? Je n’arrivais pas à prendre part aux événements, à m’amuser avec les autres. Par exemple, je n’arrivais pas à jouer au football. Quelque chose en moi ne parvenait pas à adhérer à la situation. A la maison, je réussissais encore à le dissimuler, à faire illusion. De toute façon, la plupart des enfants mentent. Et puis, mes parents ne pouvaient se rendre compte de rien, puisque, en cours, j’étais bon : ça donnait une impression de normalité. Je me félicite plutôt que personne ne se soit rendu compte de rien, que personne ne vienne dire “Il doit se sociabiliser, suivre une thérapie.” J’ai tenté de tenir un journal, mais je me suis rendu compte que ça ne servait à rien, que ça ne me changeait pas. Etais-tu jaloux des gens normaux ? Oui. Aujourd’hui, j’ai complètement laissé tomber l’idée – pas parce que je trouve ça nul : juste parce que je n’en suis pas capable. Mais à l’époque, j’enviais les autres. Je me souviens très bien de certains garçons qui me paraissaient plus équilibrés que moi. Les filles ? Oui, elles étaient une des raisons de ma jalousie. Une des raisons principales, même, surtout au début. L’impression générale que donnaient les gens de faire des choses qui leur plaisaient, c’était assez enviable. La plupart d’entre eux s’y prenaient remarquablement mieux que moi. Quand cette inadaptation est-elle devenue un avantage ? J’ai trouvé plaisir à écrire assez tôt. Ça m’a rapidement donné une insertion limitée. Les lectures de poèmes, c’était déjà pas mal comme insertion. C’était une grosse différence par rapport à rien. Bizarrement, je n’ai alors jamais eu de fantasmes de rock-star. Probablement par manque d’imagination. Sans doute, surtout, parce que je n’ai rencontré personne. Si j’avais croisé la route d’un guitariste, ça aurait sans doute été différent, j’aurais écrit des paroles et je serais devenu chanteur. Dans mon école, il n’y avait qu’un batteur – mais je ne l’appréciais pas du tout. Quand tu vois une photo de toi adolescent, ça t’évoque quoi ? Là, c’est inquiétant, surtout à 16 ans. Je sens que je m’enfonce. A La Route du Rock, j’ai rencontré beaucoup de gamins qui ressemblaient étonnamment à ce que j’étais alors. Ça reste visiblement une période assez dramatique, l’adolescence. Mais cela dit, sans l’adolescence, le rock n’existerait pas. On n’est pas près d’en avoir fini avec lui (rires)… De quoi rêvais-tu alors ? De rien. Même pas de devenir écrivain. Ça doit être une tendance générale parce qu’aujourd’hui encore, je n’arrive pas à me projeter à long terme. Eluder les problèmes a toujours été ma spécialité. Je me contentais de me laisser porter. Comme je n’avais pas la moindre ambition pour ma propre vie, je m’imaginais d’autres vies, des existences entières. En général, je reconstruisais l’ensemble en repartant de l’enfance. Il est plus facile et agréable de rêvasser que d’essayer de faire des choses concrètes. Et moi, j’ai rêvassé jusqu’à l’extrême limite, juste avant la folie. La cassure, ça a été l’univers professionnel : là, en sortir était une question de survie. Quand les punks sont arrivés avec leur slogan “no future”, ça a dû te parler. Ça, oui, j’aimais bien, c’est même le dernier mouvement que j’ai suivi. J’ai découvert ça par hasard, à un concert où Damned et The Clash se partageaient l’affiche. Le public était alors très varié, je me souviens qu’il y avait pas mal de dandys. Les codes vestimentaires, avec les zips et les épingles à nourrice, c’est arrivé plus tard, ce qui ne m’a pas enthousiasmé. Je n’ai jamais réussi à entrer dans un code vestimentaire précis. De toute façon, je me demande si j’ai réussi à vivre, aujourd’hui encore, une expérience collective. Pas de manif, pas de pèlerinage, pas d’équipe de sport… Te sens-tu parfois prisonnier de tes déclarations, de ce que tu as écrit ? Ce jeu de rôle est aussi inquiétant pour un écrivain que pour une rock-star. Des déclarations, on en fait plein. Quand on écrit, ne pas penser à l’idée qu’on va peut-être décevoir ou énerver demande un effort considérable. Il faut faire le vide pour oublier ce que l’on est censé être, pour à nouveau écrire sans se soucier des conséquences. Mais le décalage entre ce que je lis de moi et ce que je suis est devenu énorme sur certains points. Par exemple, je ne me suis jamais trouvé glauque et je me trouve moins obsédé sexuel qu’on le raconte. Personne n’a remarqué les passages tendres, compatissants. Les gens ont pris ça pour de l’ironie alors que c’est sincère. On me reproche d’être cynique, alors que ça ne colle pas du tout avec moi. Et la misogynie ? Là, au moins, il y a un débat possible. Il faut s’entendre sur les termes. Je le suis peut-être dans un sens, dans la mesure où j’apprécie chez les femmes des qualités peu masculines. Cynique ou sexuellement sordide, je peux nier catégoriquement, c’est un malentendu. Misogyne, je peux au moins détailler mon point de vue. Les gens ont l’air de me trouver incapable de voir la beauté, ils pensent que ma description de l’Irlande à la fin des Particules élémentaires, c’est du deuxième degré. Il y a eu beaucoup de simplifications. Es-tu encore parfois ému aux larmes ? Ça a commencé très jeune, avec les contes d’Andersen. A la fin du Père Goriot, je sanglotais. Là, récemment, dans la littérature, ça a été difficile de retrouver ça, mais ça m’est arrivé en voyant José Garcia jouer dans l’adaptation d’Extension du domaine de la lutte. Ou en écoutant William Sheller, Françoise Hardy ou Neil Young. De toute façon, je pense qu’au xxe siècle, il y a plus de choses émouvantes aux larmes dans la chanson que dans la littérature. Comment as-tu vécu la polémique post-Particules élémentaires ? En silence : il valait mieux que je ne dise plus rien, chaque déclaration aurait provoqué une nouvelle polémique. Ça a été très fatigant. Je crois que je suis bizarre de ne pas avoir été effrayé par cette histoire. C’est une comparaison osée, mais il y avait un côté guerre des tranchées. Ce n’est pas uniquement l’effroi qui domine, il y a un côté incongru. Beaucoup de choses semblent exploser de toutes parts et, sans être courageux, la première réaction quand ça se produit n’est pas forcément la peur. C’est aussi d’être interloqué. Il fallait partir de Paris. C’est agréable de vivre dans un pays étranger comme l’Irlande, où je ne parle pas vraiment la langue. On peut facilement se déconnecter, maintenir une attention pas très soutenue. On peut choisir d’écouter ou non. Partir en Irlande, c’est une façon de recréer ce monde où, enfant, je me réfugiais. Je n’en souffre pas du tout, c’est une bulle plutôt confortable, j’aime ne me sentir qu’à moitié concerné par ce qui se passe autour de moi. Le danger, c’est que c’est un pays où il est assez facile de se faire une niche, où “écrivain” est une profession reconnue, appréciée, qui bénéficie d’avantages fiscaux. Il faut être capable de se remettre en danger et heureusement, j’ai encore la chance de voyager. Je sens le risque potentiel, celui de me couper des personnages dont je parle dans mes livres. Mais j’ai encore des réserves (rires)… As-tu été capable d’écrire dans cette tourmente ? En 1999, je n’ai pas vraiment fait grand-chose. Juste corrigé quelques poèmes. Je ne suis de toute façon pas très obstiné comme tempérament. Je ne crois pas à la théorie selon laquelle il faut se forcer… On peut se forcer pour terminer un livre, mais pas pour le commencer. Ma pièce de travail, je la fréquente quotidiennement, mais pas forcément pour écrire. Il y a un lit, je peux écouter de la musique, ce n’est pas une cellule (rires)… Je n’ai pas encore trouvé la distraction idéale par rapport à l’écriture. Là, le seul moyen que j’ai de l’oublier, c’est de me mettre à boire. C’est assez radical, car ça me fait effectivement penser à autre chose. Ça serait sans doute mieux de remplacer l’alcool par la piscine ou un truc violent comme ça. Mais pour l’instant, c’est plus simple de boire. Là, je reviens de Thaïlande et je suis allé à la piscine une fois. C’est vraiment pas mal, la piscine. Jean-Daniel Beauvallet 10 avr. 2000

 

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