Le Figaro Magazine : Le conservatisme, source de progrès - Michel Houellebecq (8/11/03)


Le conservatisme, source de progrès Le paradoxe n'est qu'apparent : le conservatisme peut être source de progrès, de même que la paresse est mère de l'efficacité. Ce qui explique pour une large part que l'attitude conservatrice soit si rarement comprise. Par Michel Houellebecq [08 novembre 2003] Depuis l'apparition du vocable de «nouveau réactionnaire» dans l'ouvrage de l'astucieux Lindenberg, personne à ma connaissance n'a été susceptible de lui donner un sens quelconque. Non défini en compréhension, l'ensemble ne l'est même pas en extension, comme le notait finement Jacques Braunstein dans Elle. Le colloque de Deauville a, il me semble, pour premier objectif de sortir de cette situation ambiguë, qui, au-delà de l'infortuné Lindenberg, met gravement en cause la crédibilité intellectuelle de son commanditaire le flic Plenel, et la consistance même d'une «pensée de gauche» dont il constitue l'une des ultimes réverbérations (tel le feu mort d'astres déjà éteints, etc.). Afin d'éviter un échec préjudiciable à l'avenir de tout débat, j'essaierai ici de déblayer quelque peu la route. Ontologiquement, la réaction présuppose l'action ; si donc il existe de nouveaux réactionnaires, c'est qu'il doit y avoir de nouveaux progressistes. Comment les définir ? Reprenant l'ingénieuse terminologie de Taguieff, nous assimilerons facilement le nouveau progressisme au bougisme. Contrairement à son aîné, le nouveau progressiste n'identifie pas le progrès par son contenu intrinsèque, mais par son caractère de nouveauté. Il vit en somme dans une sorte d'épiphanie permanente, très hégélienne dans sa niaiserie, où tout ce qui apparaît est bon de par le simple fait de son apparition. Il serait ainsi tout aussi réactionnaire de s'opposer au string qu'au voile islamique, au «Loft» qu'aux prêches de Tariq Ramadan. Tout ce qui apparaît est bon. Le nouveau réactionnaire, à l'opposé, rétif à la nouveauté par principe, apparaît comme une espèce de grincheux ; il serait exactement, si les termes avaient leurs sens, ce qu'on devrait appeler un conservateur (royaliste sous la monarchie, stalinien sous Staline, etc.). Les deux attitudes paraissent au premier abord également stupides, dans leur opposition conjointe à la position de bons sens consistant à approuver la nouveauté si elle est bonne, à la rejeter si elle est mauvaise. Cette symétrie pourtant n'est que partiellement exacte. A ce stade, on pourrait proposer environ quatorze remarques ; faute de place, je me limiterai à deux. La vertu de la paresse Premièrement, l'innovation fatigue. Toute routine, bonne ou mauvaise, a pour avantage d'être routinière, donc de pouvoir être poursuivie moyennant un effort minimal. La racine première de tout conservatisme est la paresse intellectuelle. Or la paresse, poussant à la synthèse, à la recherche des traits communs au-delà des différences de surface, est intellectuellement une vertu puissante. En mathématiques, entre deux démonstrations d'une égale rigueur, on préférera toujours la plus brève, qui fatiguera moins la mémoire. L'assez mystérieux concept d'élégance d'une démonstration est de fait quasi équivalent à sa brièveté (ce qui n'a rien de surprenant, si l'on considère que l'élégance d'un mouvement peut à peu près se mesurer à son économie). Deuxièmement, la méthode scientifique dans son ensemble (conçue classiquement comme alternance entre les phases d'élaboration théorique et celles de vérification expérimentale) a pour première condition une disposition de pensée essentiellement conservatrice. Une théorie est chose précieuse, acquise de haute lutte, et un scientifique ne se résignera à l'abandonner que si les faits expérimentaux, décidément, y obligent. Ne renonçant à une théorie que pour des raisons sérieuses, il ne sera jamais tenté d'y revenir. Ce conservatisme de principe a donc pour corollaire la possibilité de progrès effectifs, voire, si les circonstances y obligent, d'authentiques révolutions (appelées «changements de paradigme» depuis Kuhn). Il n'est donc nullement paradoxal d'affirmer que le conservatisme est source de progrès, de même que la paresse est mère de l'efficacité. La traduction politique de tels principes, j'en conviens, n'a rien d'immédiat ; c'est pourquoi l'attitude conservatrice, modérément sympathique, de contenu idéologique faible, est si rarement comprise. Pour user d'une métaphore, je dirais que le conservateur a tendance à idéaliser la société sous la forme d'une machine parfaite, où le passage d'une génération à l'autre s'effectue moyennant un effort minimal, où l'on cherche à minimiser les souffrances et les contraintes de la même manière que l'on cherche, en mécanique, à minimiser les frottements (ce qui a par exemple pour conséquence une limitation drastique de la densité de population). En toute circonstance, il méditera les principes, empreints d'un taoïsme poitevin, du défunt sénateur Queuille (tels que : «Il n'est aucun problème politique qui ne puisse se résoudre par l'inaction») ; il n'oubliera pas la sentence du vieux Goethe selon laquelle «mieux vaut une injustice qu'un désordre» - cynique en apparence seulement, compte tenu du puissant ferment d'injustices constitué par tout désordre. Ni héros ni martyrs Un des derniers conservateurs authentiques fut sans doute ce lord anglais, cité par Huxley, qui écrivit en 1940 une lettre au courrier des lecteurs du Times pour proposer de mettre fin à la guerre par un compromis (le Times, «journal autrefois conservateur», note Huxley, refusa de publier la lettre). Conscient que la vie des hommes se déroule dans un environnement biologique, technique et sentimental (c'est-à-dire très accessoirement politique), conscient qu'elle a pour objectif la poursuite d'objectifs privés, il aura pour toute conviction politique marquée un rejet instinctif. L'homme révolté, le résistant, le patriote, le fauteur de troubles lui apparaîtront avant tout comme des individus méprisables, mus par la stupidité, la vanité et le désir de violence. Contrairement au réactionnaire, le conservateur n'aura ainsi ni héros ni martyrs ; s'il ne sauve personne, il ne fera, non plus, aucune victime ; il n'aura, en résumé, rien de particulièrement héroïque ; mais il sera, c'est un de ses charmes, un individu très peu dangereux.

 

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