La Repubblica : Le romancier qui divise la France (traduit)


Le romancier qui divise la France

par Fabio Gambaro

Paris

Quand on le regarde mordiller et triturer ses cigarettes qu’il fume à un rythme continu, tout en cherchant avec lenteur et presque avec difficulté les mots pour construire un discours interrompu par de longs silences, ce n’est pas un nouveau Céline adepte de la provocation et fils d’un pessimisme cynique que l’on a en face de soi, mais un homme à visage de Tintin grandi trop vite. Vu de près, finalement, Michel Houellebecq – l’enfant terrible des lettres françaises – n’a rien de vraiment inquiétant. Pourtant, avec son deuxième roman, les Particules élémentaires (paru chez Bompiani), cet homme de quarante ans à l’aspect négligé et amoureux de poésie, a scandalisé le monde littéraire français, en ouvrant un débat qui a occupé les médias pendant des mois.

Le livre – qui raconte l’histoire de deux frères aux prises avec les mystères et les misères de la sexualité, sur fond de siècle déclinant, dominé par la solitude et le malheur, auxquels la seule réponse possible semble venir de la génétique – a provoqué une avalanche de polémiques et de prises de position en sa faveur et contre lui; tandis que certains critiques l’ont porté aux nues comme le roman tant attendu de cette époque de crise, provocation nécessaire pour faire bouger une société trop consensuelle, d’autres, en revanche l’ont éreinté, en le jugeant semi-pornographique, cynique et réactionnaire. Et comme cela arrive souvent, les polémiques ont favorisé les ventes, au point qu’en France le livre les Particules élémentaires, avec 270 000 exemplaires vendus, est dans les plus fortes ventes depuis maintenant quarante semaines.

« En fait, ce succès me semble assez inexplicable », admet tranquillement Houellebecq, pour lequel, la polémique, elle, était prévisible. « J’ai scandalisé parce que j’ai osé aborder le thème de la génétique et de ses éventuelles limites, ce qui a déchaîné les peurs habituelles. Ce qui a déplu, aussi, c’est mon attitude irrespectueuse envers la politique et mai 68, que j’ai décrit non pas comme un véritable mouvement politique, mais comme le triomphe de l’industrie du divertissement, industrie qui, d’ailleurs a favorisé une certaine diffusion de la violence. Le problème, c’est que la génération 68, qui aujourd’hui, occupe les postes clés des médias, ne me l’a pas pardonné. Mais je ne m’attendais quand même pas à un tel vacarme. » Et pourtant, dans le roman, il y a une certaine volonté de provoquer, et le désir d’échapper à tout prix au politiquement correct...

« Plutôt que provoquer, ce qui m’intéressait, c’était de parler de certains thèmes – de la sexualité, de la crise du couple et de la société, de la libération des mœurs dans les années 60, sur un ton froid et détaché. Le choix de ce registre, plus encore que les choses que j’ai écrites, a déstabilisé certains lecteurs. »

– Pourtant, désormais, vous êtes considéré par tout le monde comme un écrivain qui cherche volontairement à provoquer. Est-ce que ça ne vous gêne pas ?

– Il s’agit en fait d’une étiquette très vague. Bien sûr, la provocation, c’est facile et agréable, et personnellement, j’y parviens assez bien, il faut donc que je fasse attention à ne pas me laisser aller. Mais en fin de compte, dans Les Particules élémentaires, il y a peu de provocation. Je me contente d’observer et de décrire la condition humaine, je n’ai pas l’impression d’exagérer. Je pourrais être beaucoup plus provocateur que je ne le suis, mais la vérité est souvent plus scandaleuse que n’importe quel discours intentionnellement provocateur. »

– Il y a un autre élément de polémique : la présence, dans le roman de beaucoup de scènes érotiques, au point que certains critiques ont parlé de pornographie...

– C’est une accusation hors de propos, parce que dans mon roman, il y a beaucoup moins de sexe que dans bien d’autres livres en circulation qui ne provoquent aucun scandale. Mon tort, c’est en fait d’avoir décrit des scènes sexuelles peu satisfaisantes pour les partenaires ; cela a causé des réactions très violentes dans le public, parce que d’habitude, les scènes érotiques sont toujours positives, tout le monde jouit, tout le monde est content, alors que dans mon livre, il y a souvent un malaise évident lié à la sexualité, que par ailleurs, je décris froidement, sans participation et sans passion. Tout cela a déconcerté les lecteurs, ce qui prouve que dans le domaine de la sexualité, le réalisme n’est pas permis. Je me retrouve donc dans une situation paradoxale, puisque d’un côté, je suis accusé d’être un pornographe, tandis que de l’autre – parce que je montre sous un éclairage négatif la révolution sexuelle des années 60 – je suis considéré comme un moraliste puritain. Personnellement, je ne suis ni contre la sexualité, ni pour, je voulais seulement être réaliste, en montrant que parfois ça fonctionne bien, mais pas toujours.

– Dans le roman, les femmes semblent exprimer mieux leurs sentiments et leurs désirs. Sont-elles plus libres ?

– Non, elles ne sont pas plus libres que les hommes, mais elles savent vivre leurs sentiments de manière plus spontanée, parce qu’elles ont développé une culture des sentiments amoureux à laquelle les hommes restent encore en grande partie étrangers.Les hommes sont encore dans l’insécurité, ils sont en crise, et personnellement, je trouve que la crise de la masculinité est une bonne nouvelle. Mais le livre raconte surtout la crise du couple et de la famille, il montre comment les possibilités d’entente entre les deux sexes se réduisent de plus en plus. Cela vient en grande partie des conditions socio-économiques de notre société, de l’individualisme grandissant et du fait qu’il devient de plus en plus difficile de gérer ses désirs.

– À ce propos, votre vision du désir semble plutôt négative.

– Le désir n’existe que s’il n’est pas assouvi, il est donc par définition source de problèmes et de souffrances. Ce n’est pas une force naturelle élémentaire, mais un produit de la société. Sans le désir, la société libérale ne pourrait pas fonctionner. La société alimente continuellement le désir, tout en le laissant souvent inassouvi : ainsi, plus on désire, et plus on est frustré. D’où l’augmentation de la cruauté ; l’impossibilité d’assouvir son désir produit en effet une surexcitation nerveuse qui se traduit par la violence et la cruauté. Voilà pourquoi je suis très critique à l’égard de la société libérale et de la libération des désirs, parce qu’en fin de compte, cela produit d’innombrables souffrances...

– Cette vision pessimiste de la société n’est que l’une des mauvaises nouvelles que vous dites apporter. Quelles sont les autres ?

– Par exemple, l’idée de la mort, qui est devenue inacceptable pour l’homme. Autrefois, il y avait une certaine façon d’accepter la mort qui a aujourd’hui complètement disparu, d’où l’angoisse de plus en plus forte à l’égard de l’au-delà et la recherche continuelle de palliatifs. Ce qui explique l’intérêt pour les progrès de la science, qui semble en mesure de proposer une réponse à la mort, différente de la réponse religieuse. À ce propos, les manipulations génétiques et la quête de l’immortalité par le clonage représentent une tendance inéluctable. Bientôt, le clonage humain sera possible, et cela offrira une réponse à la crise du couple, même si elle peut ne pas plaire.

– Certains critiques ont évoqué à votre sujet le fantasme de l’eugénisme et les peurs liées au mythe de la race supérieure. Y aviez-vous pensé ?

– Je ne comprends pas pourquoi les gens se soucient tellement de cet aspect du problème, étant donné que ce n’est pas là, le chemin pris par la science. Nous n’allons pas vers un monde plus autoritaire; au contraire, nous jouissons d’une liberté de plus en plus grande, y compris celle de se faire cloner. La science et la technique élargissent les libertés individuelles, ce qui n’est pas nécessairement un avantage, car plus de liberté, cela signifie plus de problèmes et plus de choix. Le fantasme du nazisme me semble donc hors de propos. Dans ce roman, j’imagine surtout qu’un jour prochain, on arrivera à séparer sexualité et reproduction ; ainsi, les gens se reproduiront en dehors de la sphère sexuelle.

– Comment se fait-il que dans votre roman, vous ayez voulu réintroduire la science et la philosophie, la sociologie et l’économie ? Est-ce un rêve de roman total ?

– En France, il s’agit d’une opération inhabituelle en effet; cela appartient plutôt à la tradition allemande ou anglo-saxonne. Ce n’est pas par hasard que j’ai toujours beaucoup aimé Thomas Mann. Chez nous, à partir des années cinquante, on a assisté à une sorte de division du travail: d’un côté les sciences et les sciences humaines, qui se chargent de l’aspect technique, et de l’autre les romanciers qui s’occupent exclusivement de fiction et de psychologie des personnages. Je voudrais réunir ces deux domaines, en amenant dans le roman la science, l’économie, la philosophie, la sociologie, etc. Voilà, mon roman est censé être un roman d’idées. Naturellement, ce n’est pas une opération facile, surtout sur le plan du montage qui doit réussir à faire cohabiter harmonieusement l’objectivité des observations sociologiques ou scientifiques, et la perspective thématique des aventures des personnages. Même si cela manque de modestie, je pense être le seul aujourd’hui en France à y parvenir.

(Traduit de l'italien par Michelle LEVY)

 

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