L'Illustré ( Suisse) : Houellebecq, le nouvel alibi de Raël - décembre 2003


© L'Illustré; 17.12.2003; numéro 51; page 22 Michel Houellebecq, dernier alibi de Raël L'écrivain idole de toute une génération était l'invité-surprise, le week-end dernier, de la secte qui croit aux extraterrestres et prétend avoir fait naître plusieurs bébés clonés. Mais qu'est-il venu faire dans cette galère?
Interview exclusive.
Par Robert Habel et Bruno Kellenberger (photos) Il est tout menu, tout frêle. Et il s'exprime difficilement et par saccades, entrecoupées de longs moments de silence. Ecrivain-culte et maître à penser de toute une génération, Michel Houellebecq, l'auteur des Particules élémentaires et de Plateforme, apparaît incroyablement fragile quand il entre à l'Hôtel du Golf, à Crans-Montana, où la secte des raéliens célèbre le trentième anniversaire de la prétendue rencontre entre son gourou, Raël, et des extraterrestres. Comment l'écrivain à succès que vous êtes a-t-il pu rencontrer et sympathiser avec un homme comme Raël? Disons que j'ai de bonnes raisons de soutenir ceux qui pensent différemment. Pour moi, cela a vraiment commencé avec le problème du clonage. J'ai été stupéfait par la réaction d'indignation générale, surtout en France, quand les raéliens ont annoncé l'année dernière la naissance du premier bébé cloné. Le clonage était un thème tellement nouveau que l'on aurait pu s'attendre à ce que les gens n'aient pas d'opinion a priori. Mais non! Tout le monde a répété bêtement «C'est monstrueux» et il n'y a même pas eu un embryon de débat. Je n'ai pas compris ce refus immédiat et brutal, avec cette notion de crime contre l'humanité qui était hors sujet. Le politiquement correct est un peu prévisible, mais je ne pouvais pas prévoir que le clonage serait politiquement incorrect à ce point. Et vous êtes tombé sur Raël? C'est lui qui est à l'origine du débat. J'avais envie d'en savoir davantage, je me suis documenté sur l'internet. Je suis allé deux semaines en Slovénie, l'été dernier, pour suivre ses séminaires. Raël est un homme sympa, convivial. Ses thèses sont intéressantes. Il a une attitude de respect pour ce que la science peut apporter qui tranche vivement avec les autres religions. Etes-vous partisan du clonage? A priori, je trouve que c'est une idée intéressante et, en tant que vieux lecteur de science-fiction, c'est une idée que j'envisage sans horreur particulière. C'est une hypothèse possible pour la reproduction de l'humanité. Je suis pour la manipulation de l'humain. Je considère que l'espèce humaine n'est pas fixée à l'avance pour l'éternité. Je ne vois rien d'horrible à ce que l'humanité envisage de se transformer elle-même. Il me semble qu'il y a vingt ou trente ans on n'aurait pas eu une réaction aussi effarouchée et unanime avec l'emploi de mots qui tiennent lieu de pensée, par exemple celui d'apprenti sorcier qui revenait tout le temps. Vouloir changer l'homme, c'est dire qu'il n'y a pas de nature humaine. Le clonage est effectivement l'une des techniques les plus lourdes de conséquences dans l'histoire de l'humanité. Je peux concevoir que ce sujet soit vertigineux, mais pas que l'on soit horrifié a priori. Les seules personnes qui puissent avoir une réaction horrifiée, ce sont celles pour qui la création de la vie est une prérogative divine. Moi, je suis athée. Il y a quelque chose en moi qui m'empêche de croire en quelque chose qui n'a pas été prouvé. Si vous ne croyez pas aux religions, comment pouvez-vous croire aux histoires d'extraterrestres et de soucoupes volantes que raconte Raël?
Ses histoires ne sont pas prouvées, donc je n'y crois pas. Je mets cela sur le même plan que le christianisme. Je ne peux pas croire en dehors des certitudes rationnelles. C'est une infirmité chez moi, d'où un athéisme qui, je pense, ne m'abandonnera jamais.
L'athéisme, c'est ce qui vous rapproche de Raël, puisque celui-ci dit que Dieu n'existe pas. Sûrement, oui. La question de l'existence de Dieu est presque embarrassante pour moi, parce que je n'arrive pas à la prendre au sérieux. Je suis totalement athée, ma famille est athée depuis cinq ou six générations. L'idée de Dieu me paraît si inconcevable que je me rappelle que, quand j'étais enfant, je croyais que les gens plaisantaient quand ils parlaient de Dieu. Vous vous intéressez pourtant à Dieu? Je m'intéresse aux gens, donc je ne peux nier l'existence de la religion: il y a des gens qui vivent pour cela, c'est l'un des faits sociologiques les plus massifs que l'on puisse observer. Vous ne doutez jamais de votre athéisme? Non, l'idée ne m'est jamais venue que les choses puissent être différentes de ce qu'elles paraissent, je n'ai jamais pensé que l'humanité puisse être autre chose qu'une espèce animale. Il a pu m'arriver parfois de faire semblant pour faire plaisir à des amis chrétiens, mais jamais sérieusement.
Voulez-vous vous faire cloner?
Non, je n'ai pas un intérêt personnel pour cela. Que pensez-vous pourtant des dangers du clonage, par exemple ceux qui sont liés à la fin du brassage des gènes ou à la répétition génétique d'un même individu? Le brassage des gènes, il faut en relativiser l'intérêt. C'est intéressant, bien sûr, mais ça ne produit en gros que ce que l'on a au départ. Quant au fait qu'il puisse y avoir plusieurs exemplaires d'un même individu, je ne vois absolument pas en quoi c'est mal. Ce qui est fondamental, c'est que l'humanité tient désormais en main la possibilité de contrôler son propre destin. C'est évidemment une responsabilité nouvelle, mais je la vois a priori comme une responsabilité positive. Je sais qu'en pratique cette responsabilité pourra être soit positive soit négative, mais ma première attitude est plutôt favorable. Vous êtes considéré comme un provocateur, vous avez fait scandale, par exemple, en déclarant que l'islam était la religion la plus conne. Ne soutenez-vous pas Raël par goût de la provoc? Il y a peut-être un peu de cela, mais j'essaie de faire en sorte que cela n'influence pas trop mon jugement. Dans l'histoire du clonage, c'est la réaction unanime des gens qui m'a scandalisé. Cette espèce de totalitarisme d'un type nouveau, un peu soft, un peu gluant, mais très efficace. On vous fait comprendre que vous ne pouvez pas dire ceci ou cela, on essaie de vous faire honte si vous pensez mal... Vous ne craignez pas de vous afficher avec Raël? Mon cas est déjà relativement grave, mais j'ai quand même le droit de fréquenter qui je veux et de me documenter où je veux. De toute façon, j'ai réalisé à un moment donné que, quoi que je fasse et que je dise, j'aurai des problèmes. Propos recueillis par Robert Habel J «Raël a signé ma charte anticorruption» Libre penseur, le contestataire valaisan Michel Carron est prêt à s'allier avec qui que ce soit, y compris le diable, pour combattre «la secte du PDC valaisan». Ils viennent de planètes si différentes et si éloignées l'une de l'autre qu'ils semblaient voués à ne jamais se croiser. Et pourtant! Michel Carron, dénonciateur de l'affaire Dorsaz et irréductible contestataire du système valaisan, vient de rencontrer Raël, grand annonciateur, depuis trente ans, de l'arrivée prochaine des extraterrestres. Et les deux hommes ont décidé de faire un bout de chemin ensemble! «J'ai été contacté par les raéliens, explique Michel Carron. Ils se plaignaient de n'avoir pas accès aux médias et m'ont demandé si j'acceptais de publier leurs thèses dans mon journal Espace citoyen. Moi, je suis un libre penseur. Même si je suis profondément catholique, je reconnais le droit de tous les hommes de croire ce qu'ils veulent. Je ne crois pas à leurs histoires de soucoupes volantes ou de clonage, mais je suis comme Voltaire, j'admets qu'ils ont le droit d'exprimer et de défendre leurs idées. C'est pourquoi j'ai accepté qu'ils prennent deux pages de pub dans mon prochain numéro qui paraîtra en janvier. Ils paieront le tarif normal, à savoir 7000 francs par page.» C'est en allant chercher un vieil ordi, mercredi dernier, que Michel Carron est tombé par hasard sur Raël. «Je suis arrivé pendant le repas, il était entouré de ses fidèles. On aurait vraiment cru la sainte Cène! Normalement, on doit l'appeler «Sa Sainteté», mais je lui ai dit tout de suite: «On fait ça à la valaisanne, on se tutoie...» Je lui ai dit clairement que ses théories ne m'intéressaient pas, mais que la seule chose qui m'intéressait, c'est la lutte contre la corruption politico-financière qui engendre la misère, les guerres, le terrorisme... Il m'a répondu que tout cela lui faisait aussi horreur. Comme je viens de rédiger une charte anticorruption que je vais soumettre aux grandes consciences du monde - l'abbé Pierre, Nelson Mandela... - j'ai proposé à Raël de la signer. Il a accepté immédiatement, comme Michel Houellebecq l'a d'ailleurs fait ensuite.»
Une signature qui s'est déroulée jeudi soir, au terme de la première journée du congrès raélien, dans une suite de l'hôtel où avait pris place le premier cercle des fidèles. Raël juché sur son drôle de trône, une sorte de banc recouvert d'un tissu blanc; Michel Carron assis plus modestement sur une chaise. «C'est un plaisir et un honneur de signer ce document», déclare le faux prophète. «C'est un premier pas dans notre combat contre les mafias internationales», ajoute le second.
Mais n'est-il pas gênant et même suicidaire, pour Michel Carron, de s'afficher ainsi au côté d'un gourou aussi impopulaire? Ne risque-t-il pas de heurter le vieux fond de catholicisme valaisan? «Je ne suis pas raélien et je ne le serai jamais, répond l'éternel contestataire. Mais quand je vois que le banquier liechtensteinois le plus corrompu, notamment dans des affaires de trafic d'organes humains, ose afficher dans son bureau une photo où il pose au côté du pape Jean Paul II, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas apparaître avec Raël. Depuis quinze ans, j'essaie de trouver des alliés dans ma lutte contre le système corrompu qui règne en Valais: bizarrement, Raël est le seul à me soutenir. Ce n'est pas lui qui m'a volé mon argent et ruiné ma famille, contrairement à la secte chrétienne-sociale qui domine le Valais.» Alliance de circonstance? Réelle convergence de vues? En tout cas, le prophète des extraterrestres et du clonage a peut-être trouvé un nouveau thème. «Raël m'a invité à déjeuner samedi, précise Michel Carron. Il m'a dit qu'il avait réfléchi toute la nuit à une campagne anticorruption. Il m'a invité chez lui au Québec pour qu'on mette en place une stratégie commune.» En attendant, le gourou a déjà enrichi son répertoire: samedi après-midi, il a dénoncé «les magouilles politico-financières qui gouvernent le monde», avant de pester joyeusement avec son ami Michel Houellebecq contre «les banques suisses qui accueillent l'argent de tous les gangsters de la planète et qui refusent de nous ouvrir un compte».
Et si c'était Michel Carron qui convertissait le gourou?
R. H. J Retrouvailles

 

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