Il Manifesto (Milano) : Sacrées vacance (traduit)


SACRÉES VACANCES

Sacrées vacances

par Alberto Piccinini,

L’écrivain français Michel Houellebecq, de passage à Milan pour une rencontre, révèle son nouveau projet, un film érotique.

Michel Houellebecq fume beaucoup. Sans aucun scrupule, comme tous les Français qui fument. Dans la soirée, il participera à une lecture, accompagné au piano par Morgan des « Blue Vertigo », quelques poèmes de lui, sur des musiques de Bach.

Dans l’après-midi, sur le canapé d’un hôtel de Milan, il tire des bouffées longues et nerveuses, en serrant le filtre de ses cigarettes entre ses dents, au point de les réduire en loques. Son visage est mince et sarcastique ; l’écrivain, en deux romans, parus en Italie chez Bompiani, Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires, a su explorer l’écrasement cruel de l’homme blanc européen dans les villes, dans le monde de l’hyperréalisme et du supermarché.

C’est une nouvelle lecture de Sartre et de Camus, en passant par Fight Club et American psycho, dans le Paris des Monoprix, des week-ends en discothèque, des TGV, des vacances d’été, des lieux où les promesses de tous les bonheurs possibles (érotiques en particulier) sont constamment déçues.

« C’est vrai que mes personnages partent souvent en vacances et n’arrivent jamais à s’amuser, dit Houellebecq. Pour moi, la plage est un endroit très sexuel. C’est pourquoi j’aime y aller.

D’ailleurs, à vrai dire, dans mes livres, les scènes les plus pénibles se passent dans des discothèques, pas à la plage, tout simplement parce que j’adore me baigner alors que j’ai horreur de danser. L’échec sexuel est toujours moins triste sur une plage. Il y a toujours moyen de trouver une compensation : on se jette à l’eau. Dans les boîtes de nuit, impossible. »

— Et la fête qui a eu lieu en France à l’occasion de sa victoire au championnat d’Europe, cela n’aurait-il pas été un bon endroit pour faire évoluer un de vos personnages ?

— Hummm. Il est très rare que l’on aille dans ce genre de fêtes pour draguer. Il y a malgré tout beaucoup plus d’hommes que de femmes. Non, ce ne serait pas une bonne idée. De toutes façons, ajoute-t-il en souriant, ce soir-là, j’étais dans un avion.

Romancier, mais aussi poète (ses trois recueils de poésie n’ont pas encore été traduits en Italie), scénariste et auteur d’un essai sur H. P. Lovecraft, critique de rock (fan de Neil Young, et fier d’en être resté sur ce plan aux années 70), metteur en scène de courts-métrages, Houellebecq est enfin, timidement, également musicien. Ou quelque chose de ce genre en tout cas ; il dit de cette même voix basse, monocorde, et chargée de la fumée de mille cigarettes, des poèmes de lui, et il en a fait un disque enregistré avec des musiciens très en vogue, lounge, et dans l’air du temps, de Paris, à commencer par le producteur Bertrand Burgalat, qui vient du milieu des « Air ». Cela ressemble à du Gainsbourg, relu avec une musique de supermarché, tout à fait dans l’esprit de ses tragi-comédies en raccourcis.

« Tu déjeuneras seul, D’un panini saumon, Dans la rue de Choiseul, Et tu trouveras ça bon. » (Renaissance)

L’album a pour titre Présence humaine (Tricatel). Le titre d’origine était Vacances.

— Oui, les vacances, la plage, sont des éléments très importants dans les poésies que j’ai choisies pour ce disque, explique-t-il.

Disons que j’ai écrit des poèmes beaucoup plus sombres, mais ils n’auraient pas été en harmonie avec cette musique.

Sur le dos de la pochette du CD, il y a une photo qui explique tout… Elle représente un spectacle de l’été dernier sur la plage de Hyères, dans la région de Toulon, avec une petite scène montée entre les parasols et les chaises longues. Vêtu d’un polo bleu ciel et d’un pantalon long, Michel ressemble à un de ces enfants très mal dans leur peau, qui ne peuvent pas s’exposer au soleil comme tous les autres. « En fait, l’écrivain n’est à sa place nulle part, approuve-t-il. Parce que dès que l’on commence à écrire, on ne réussit plus à adhérer à la situation dans laquelle on est. Mais en réalité, je ne sais pas s’il est plus douloureux de ne pas se sentir à sa place sur une plage ou dans une réunion professionnelle, dans laquelle dans une certaine mesure, on ne sait pas exactement ce que l’on fait là. »

Cependant, c’est justement à cause d’une plage qu’un roman, Les Particules élémentaires est devenu l’année dernière en France, non seulement un événement littéraire, mais aussi une affaire médiatique. Houellebecq avait situé une partie du livre dans un camping naturiste, fréquenté par des anciens soixante-huitards : une scène où l’un des deux héros —le plus névrosé et le moins présentable des deux—– passait une semaine de « sexe expérimental » avec sa compagne. Hilarante et cruelle, totalement punk, la description de ce temple du New Age (où l’écrivain a tout de même passé réellement des vacances) a paru intolérable aux propriétaires de ce camping, cité sous son nom véritable. Résultat : une féroce bataille juridique a obligé Houellebecq à changer le nom et l’emplacement du camp, et sa maison d’édition a dû retirer de la vente une première édition du livre.

— Cela n’était jamais arrivé : une entreprise attaquant un roman pour avoir utilisé son nom. Mais aujourd’hui, bien des choses arrivent qui n’étaient jamais arrivées auparavant. Oui, nous avons perdu cette bataille. Mais je crains d’avoir encore d’autres problèmes après les vacances…, commente l’écrivain, sibyllin. Il ajoute que l’affaire du film de Virginie Despentes, Baise-moi, censuré dès sa sortie, l’inquiète.

— En fait, je dois tourner, après les vacances, un court-métrage érotique, avec Virginie Despentes et d’autres écrivains [il fera partie de la série L’amour vu par…, produite par Canal+, Note du Rédacteur] ; c’est pourquoi je m’attends encore à pas mal d’ennuis.

Houellebecq n’est pas un homme bavard. Lui tirer quelques mots à propos de ce projet s’avère une entreprise presque impossible.

— C’est une longue histoire… et puis, je ne peux pas révéler la fin, esquive-t-il. Disons que ça se passera à la campagne, et que les personnages seront seulement féminins. Ce ne sera pas un récit violent, et pas urbain non plus. Rien à voir avec le film de Virginie.

Maintenant, Michel parle avec circonspection, et lentement, en pesant chacun de ses mots. Comme si soudain, ses ennuis juridiques, bien qu’odieux et mesquins, l’avaient obligé à réfléchir de plus près ces derniers temps au rôle d’un écrivain qui veut être dans le monde qui l’entoure, et le décrire. Il dit : « En fait, l’écrivain est devenu un personnage très médiatisé, beaucoup plus que lorsque j’étais plus jeune. Et il doit de plus en plus répondre de ce que font ses personnages. »

Limites morales, religieuses et politiques. Des concepts ridicules et hâbleurs qui amènent des auteurs de films et de livres devant des tribunaux, et qui semblent aujourd’hui plus efficaces que jamais. Et la loi en vigueur sur les noms des choses est désormais absolue, au point que dire la marque d’une paire de chaussures dans un roman (comme le fait Bret Easton Ellis que Michel Houellebecq adore) ou la citer dans un film est une provocation ou de la publicité. (En général, il s’agit de publicité. Et les réalisateurs, les écrivains comme les musiciens, sont de plus en plus obligés d’en tenir compte.)

Comme cela est arrivé à Michel Houellebecq, dont on se demande si la mine tantôt mélancolique, tantôt sarcastique ressemble à celle de ses personnages.

Alors, enfin, à brûle pourpoint, on finit par lui poser la question.

- La principale différence qu’il y a entre mes personnages et moi, c’est que je suis moins obstiné ; et je ne vais pas me mettre dans des situations aussi tragiques, répond-il calmement.

Et puis, il allume encore une cigarette.

Traduit de l’italien par Michelle Levy

 

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