Nouvel Observateur : La fracture Houellebecq


La fracture Houellebecq En deux mois, « la Possibilité d'une île » a coupé la France en deux. Ecrivain visionnaire pour les uns, totalitaire pour les autres, Michel Houellebecq assiste, silencieux, à cette bataille rangée. Aude Lancelin et Vincent Monnier passent les troupes en revue Le prophète intergalactique tient à rétablir la vérité. « Nous n'avons pas ces activités sexuelles en public, quand même. » Mais chez les raéliens le créateur a tous les droits. « Je lui ai dit : «Michel, surtout ne te censure pas par peur de nous déplaire.» » Et Michel ne s'est pas bridé, en effet, en décrivant dans « la Possibilité d'une île » une secte partie d'une « bonne blague de camés », après une balade sur les volcans auvergnats sous champignons hallucinogènes. Toutefois Claude Vorilhon alias Raël, joint par téléphone au Canada, n'en prend pas ombrage. Ni de ça, ni de son portrait en soucoupiste véreux « qui ressemblait un peu à un singe », ni de son assassinat sauvage à la moitié du livre. Le Raël a dépassé la fiction. « Mais c'est vrai que je n'aimerais pas trop mourir comme ça ! », s'amuse le demi-frère du Christ. C'est en Slovénie que leur amitié naît il y a trois ans autour d'un cochonnet. Tous deux se retrouvent en effet sur la pétanque, les poèmes de Baudelaire et le clonage. Au moment du procès en islamophobie de Houellebecq, une délégation de raéliens se rend à la 17e chambre correctionnelle de Paris. « C'est un révolutionnaire, comme moi... explique Sa Sainteté. Son livre est magnifique. Il faut le lire à haute voix ! Et puis, sur le fond, nous avons la même vision : l'humanité va être remplacée, c'est sûr. » N'en déplaise à « la grande presse idiote », Houellebecq vient d'être promu grand « Prêtre honorifique », et pourra désormais statuer lors du prochain congrès en Suisse sur « l'indice de pollution globale » ou les carottes sans plomb. Il n'y a pas que chez les jurés Goncourt qu'on s'empaille sur son livre. Même chez les raéliens, il ne fait pas l'unanimité. « Les plus littéraires d'entre nous sont un peu gênés par son style, avoue le prophète. Moi, je trouve ça très moderne. » Répugnant ou génial, utopiste totalitaire ou visionnaire déchirant, rien de tel qu'une discussion sur le cas Houellebecq pour plomber une amitié de vingt ans. « Ce qui est bien avec Houellebecq, c'est que la politique n'est plus le seul sujet de fâcherie, sourit l'écrivain Philippe Vilain. Ça change de Marc Lévy. » Depuis le choc des « Particules élémentaires » en 1998, Houellebecq est le grand diviseur. Il y a les ennemis de toujours, comme le romancier Philippe Forest, qui très tôt avait cru voir déferler sous le masque branché de l'idole des « Inrockuptibles » « tout le refoulé barrésien de la culture française ». Il y a les tifosi éternels de l'équipe houellebecquienne, Fernando Arrabal ou Dominique Noguez, auteurs d'essais à sa gloire. Ou l'académicien Marc Fumaroli, un nouveau soutien de poids. Il y a la trentaine d'universitaires des cinq continents qui, fin octobre à Edimbourg, s'apprêtent à débattre doctement autour d'intitulés tels que « Michel Houellebecq, prince des contre-utopistes » ou « Les saccageurs de rêve : Houellebecq, Maupassant, Schopenhauer ». Et aussi le lobby féministe, infiltré jusqu'au Goncourt, toujours aussi peu amusé par ses descriptions de « quinquagénaires celluliteuses au désir d'amour fou, incomblé ». Même les chiffres de vente de son dernier livre sont devenus un sujet d'empoignade. 210 000 en quatre jours, assure l'éditeur. « 85 323 en quatre semaines », s'irrite son biographe « non autorisé », Denis Demonpion. Consécration ultime, un gang anti-Houellebecq sévissait même courant septembre à Paris, envoyant aux libraires un faux courrier à en-tête des Editions Fayard annonçant un changement de titre - « la Possibilité d'un bide » - et vandalisant d'un tampon rouge baveux chaque exemplaire mis en place. Côté étranger, la tendance est plutôt à la possibilité d'une idylle. Sorti en Allemagne le 21 août, soit dix jours avant la parution française, le livre y écrase les vedettes littéraires autochtones. « Der Spiegel » l'encense, « Die Zeit » l'exécute pour misogynie insoutenable. De Berlin à Cologne, des salles combles viennent écouter le nouvel Harry Potter priapique. A Stuttgart, pas moins de 800 personnes se sont déplacées pour un Houellebecq encadré par deux gardes du corps suite à des menaces de mort. Numéro trois des ventes en Italie, le Français y est devenu la dernière proie des paparazzi et les prime-time l'érigent en excentrique maître-à-penser. Ici aussi beaucoup de jeunes fans à la recherche d'une littérature de rupture. Au Royaume-Uni, où l'on attend la parution de « The Possibility of an Island » le 1er novembre, la presse a déjà dégainé. Là où, en 1999, un titre écossais s'interrogeait encore : « poète ou pornocrate stalinien ? », le « Sunday Times » décrit aujourd'hui Houellebecq comme le dernier des scandaleux. Pour ne plus entendre parler de clones dépressifs, il faudra bientôt demander l'asile politique aux Emirats : aux dires des traducteurs, Houellebecq ne passerait décidément pas en arabe. En Chine, en revanche, les jeunes filles en fleurs le trouvent très « romantique ». De quoi susciter ici bien des grimaces, la haine de Houellebecq étant devenue une nouvelle passion française. Le romancier Philippe Djian ne la partage pas. C'est avec « Extension du domaine de la lutte » qu'il découvre l'écrivain. « Tout de suite j'ai été subjugué, comme lorsque j'ai lu «Sur la route» de Kerouac, se souvient l'auteur de «37°2 le matin». Cette jalousie dont il est l'objet dans le milieu est incroyable. Et ces reproches constants sur son style sont franchement pénibles... Il est plus difficile d'écrire comme Houellebecq que de faire des phrases ampoulées à la Rinaldi ! » Djian considère que Houellebecq est le seul aujourd'hui à parler vraiment de l'époque et à susciter une telle fracture. « A cet égard, il a pris la position d'Albert Camus en France. » Le genre de considération à faire bondir l'éditeur Eric Naulleau, auteur d'« Au secours, Houellebecq revient ! » et nouveau chef de file de la résistance aux écrivains défiscalisés sous Tranxène. Irrité par la théorie de « l'absence de style comme style », il se dit consterné par un milieu intellectuel qui prête à Houellebecq des vues prophétiques sur les mutations génétiques, le stade terminal de l'Occident ou la métaphysique des canidés... « On lui a même prêté une profonde pensée sur le terrorisme. Autant présenter «la Soupe aux choux» comme une méditation sur la possible existence des civilisations extraterrestres. » Une entreprise de démolition poursuivie par Claire Cros, 32 ans, qui publie chez Michalon un « pamphlet d'anticipation » contre le dangereux propagandiste en question : « Les pays qui n'ont qu'un livre sont rarement des démocraties, s'indigne l'écrivain «expérimental». Le volontarisme de Houellebecq à précipiter le monde vers sa fin, à prôner le suicide et à rendre inutiles les plus de 50 ans est tout simplement abominable. » Heureusement, Houellebecq peut encore compter sur un comité de soutien au-dessus de tout soupçon de pétainisation des esprits. Une intelligentsia de gauche bienveillante à l'égard des proclamations énergiques du héros de « la Possibilité d'une île » : « Quant aux droits de l'homme, bien évidemment, je n'en avais rien à foutre ; c'est à peine si je parvenais à m'intéresser aux droits de ma queue. »« J'aime son écriture drue, explique Jack Lang à «Paris Match». Et, comme lui, je ne suis pas littérairement correct. » L'ex-patronne de « France-Culture », Laure Adler, et la psychanalyste Elisabeth Roudinesco font aussi partie des lectrices. Tout comme Juliette Binoche, qui a récemment lu du Houellebecq au Grand-Palais, « parce que nous sommes dans un monde qui a besoin de poésie ». Ou encore Philippe Sollers, qui s'apprête à en faire l'une des figures de son prochain roman - « Une vie divine ». Actuellement sur les traces de Tocqueville, Bernard-Henri Lévy, contacté aux Etats-Unis, renvoie à son communiqué officiel - son Bloc-Notes du « Point » : « Le livre est bon, et il est toujours bon de voir un bon livre. » L'auteur de « l'Idéologie française » s'y réjouissait de voir le milieu littéraire affolé par ce très embarrassant Golem. Le leader de la LCR, lui, tient bon face au péril. « Je ne me suis pas rué sur le dernier Houellebecq, explique Olivier Besancenot. Cet écrivain capte ce qu'il y a de plus morose, de plus malsain, de plus désespéré dans l'air du temps... C'est vraiment le discours de la résignation qu'attendent les possédants. » Le genre de scrupule que n'a pas le châtelain gersois Renaud Camus, autre protégé de Claude Durand et lui-même au centre d'une très violente polémique au printemps 2000. L'écrivain salue son « génie comique, entièrement d'ordre stylistique ». «Avec lui, la littérature se venge, elle recouvre son vieil héritage, le réel, explique-t-il. Il y a plus d'expérience sensible de la réalité dans trois pages de Houellebecq que dans trois cents volumes de sociologie dogmatique, ne parlons même pas du discours politique. » Après lecture de « la Possibilité d'une île », Alain Finkielkraut se présente, lui, en « houellebecquien déçu ». « Il s'est ensablé. A force de noirceur, il rate sa cible, regrette-t-il. Son problème, c'est comment écrire un livre après l'adieu à l'humanité des «Particules» ? Tous ses livres sont désormais condamnés à être des post-scriptum. Il est vrai que pour moi la SF est une impasse littéraire... » Décidément pas dans la cible, le « mécontemporain » de « FranceCulture » ? Assurément non, selon Laurent Bonelli, libraire du Virgin Champs-Elysées où les premières semaines de vente de « la Possibilité » ont détrôné les records de « Da Vinci Code ». « Houellebecq correspond complètement à ma clientèle : un lectorat de 25-40 ans, plutôt masculin, amateur de SF et de manga, qui lit Philip K. Dick et Bernard Werber. Pour séduire la lectrice de plus de 40 ans et franchir le barrage des bibliothécaires, il faudrait un prix. » Un Goncourt le 3 novembre, il faudrait au moins ça pour emballer les bibliothécaires, toujours un peu rebutées par ce que le romancier-cinéaste Yann Moix appelle le côté « branlette-mécanique quantique-branlette... » de l'auteur des « Particules ».Il salue son « influence incontestable » sur la littérature actuelle mais, pour affronter la vallée de larmes posthumaine, l'auteur de« Partouz » préfère en ce moment se plonger dans les oeuvres complètes de sainte Thérèse de Lisieux. « La dépression occidentale, que Houellebecq évoque avec tant de précision, est devenue en somme son «poncif», pour parler comme Baudelaire, explique élogieusement l'écrivain Philippe Muray. Mais le cauchemar contemporain est toujours tempéré chez lui par des poèmes consolateurs, tombés d'univers merveilleux quoique scrupuleusement scientistes, qui leur donnent la dimension de néocontes de fées où la biologie moléculaire aurait remplacé les baguettes magiques. A la lettre, le réel le plus plat y est cerné d'«histoires à dormir debout» qui lui confèrent son curieux relief. » Dernière histoire à dormir debout : Bernadette Chirac, en pleine tournée des bistros et boutiques à Chantilly, aurait investi mi-septembre une librairie pour acheter le dernier Houellebecq. En sortant, elle aurait troqué ses chaussures à talons contre des bottines fourrées pour de ne pas glisser sur les pavés. Même David Vincent n'y croit pas. Aude Lancelin Vincent Monnier

 

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